Intégration et préservation de l’identité nationale dans l’Union européenne, Lucie LAITHIER (partie I)

Lucie Laithier est docteur en droit public de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense et administrateur à la Direction de Recherche et Documentation de la Cour de justice de l’Union européenne. Elle est auteure d’une thèse sur l’intégration et la préservation de l’identité nationale dans l’Union européenne, qui a été réalisée sous la direction du Professeur Patrick Daillier. 

 

S.X. : Parlez-nous de votre parcours académique.

Lucie LAITHIER : J’ai eu la chance de suivre un cursus bilingue de droit français/droit allemand à l’Université de Nanterre, qui incluait une année passée en Allemagne. Lors de mon Master I, j’ai également obtenu un diplôme complémentaire en droit international et européen de l’Institut des Hautes Études Internationales (Université Paris II). À l’issue de mon Master II, j’ai ensuite rédigé une thèse de doctorat en droit public de l’Union européenne à l’Université de Nanterre.

S.X. : Quel a été votre sujet de thèse ? Pourquoi aviez-vous choisi ce sujet ?

Lucie LAITHIER : Parmi les premiers articles du Traité sur l’Union européenne, il existe une disposition qui prévoit que « l’Union respecte l’identité nationale de ses États membres ». Cet article m’a toujours intriguée. Je me demandais en particulier pourquoi une telle notion politique, et pratiquement, psychologique – l’identité nationale –, figurait dans un traité européen, entourée de toutes ces dispositions régissant les principes et valeurs de l’Union, la répartition des compétences entre l’Union et les États membres, l’organisation institutionnelle de l’Union, etc.

Depuis quelques années, les élections ayant eu lieu dans les États membres ayant adhéré récemment à l’Union comme dans les États membres fondateurs montrent, que ce soit à l’échelon national ou à l’échelon européen, la montée du nationalisme dans plusieurs États. À mon sens, l’intégration européenne questionne l’identité nationale, la façon dont elle est définie et construite par les États, en proposant un niveau d’appartenance d’une dimension plus importante. Ne serait-ce que sur le plan symbolique, le possible franchissement des frontières internes à l’Union sans passeport, l’existence d’une citoyenneté européenne, d’un drapeau européen et d’une monnaie commune représentent autant de manifestations de cette nouvelle identité européenne en construction. À l’inverse, l’existence d’identités nationales fortes des États membres a aussi une influence sur la construction juridique et politique de l’Europe, empêchant notamment qu’elle devienne un État européen unifié. Au niveau juridique, je voulais étudier la portée de cette disposition, en centrant mon analyse sur l’interprétation socioculturelle de la clause d’identité nationale. Tout ceci m’a conduite à choisir pour sujet de thèse « Intégration et préservation de l’identité nationale dans l’Union européenne ».

S. X. : Présentez-nous les idées principales de votre thèse.

Lucie LAITHIER : L’objet de ma thèse était d’étudier les interactions existant entre les identités nationales des États membres et le droit de l’intégration. Dans un premier temps de l’analyse, j’ai examiné la façon dont l’intégration européenne modifiait l’identité nationale des États membres. Je m’interrogeais en effet sur le fait de savoir si l’UE conduit nécessairement au dépassement de l’État-nation ou si elle peut coexister avec les États-nations. En la matière, il ressort de mon étude que l’intégration européenne entretient un rapport ambivalent avec l’identité collective : si elle encadre juridiquement la façon dont les États membres définissent leur identité nationale – principe de leur unité –, elle ne tend pas à instaurer une identité européenne substitutive, interrogeant par là même les fondements de la démocratie européenne. Dans le mouvement inverse, j’ai ensuite analysé l’incidence du respect de l’identité nationale sur le processus d’intégration. Je voulais alors déterminer – ayant précisé que l’identité nationale est un lien de cohésion qui transforme un État en État-nation et justifie son pouvoir politique, et ayant souligné l’importance historique et politique de cette forme d’État en Europe – si l’existence de l’État-nation constitue un frein à l’émergence d’une Europe politique. Sur cette question, il m’est apparu, au terme de mon étude, que les identités nationales des États membres constituent une limite, bien qu’imprécise, à l’intégration économique et politique européenne. Si elle agit faiblement dans la répartition des compétences entre l’UE et les États membres, l’identité nationale des États membres représente en revanche un frein puissant à la démocratisation de l’Union.

S. X. : La question de l’identité nationale paraît souvent très sensible. La préservation de l’identité nationale est, par exemple, fréquemment évoquée dans les discours politiques faisant allusion à une « perte de souveraineté des Etats membres ». Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées lors de la rédaction de votre thèse à cet égard ?

Lucie LAITHIER : L’une des difficultés de la notion d’identité nationale réside dans le fait qu’elle est souvent connotée, sur le plan politique. Schématiquement, elle est malheureusement souvent employée principalement par les mouvements d’extrême droite, qui en retiennent une définition rigide, figée dans le temps. Or, l’identité est un processus. L’identité nationale ne peut être conçue comme un ensemble de caractéristiques objectives distinguant une nation des autres collectivités politiques. Elle est au contraire une construction évolutive constituée de l’ensemble de ces caractéristiques objectives et subjectives. Une autre difficulté rencontrée lors de la rédaction de ma thèse a tenu au fait que la notion d’identité nationale n’est pas une notion juridique. À plusieurs reprises, je me suis interrogée sur le fait de savoir si je pouvais traiter mon sujet sous l’angle du droit, appréhender cet objet non juridique en tant que juriste. Étant donné le flou entourant la définition de la notion d’identité, je me suis même demandée s’il était possible d’appréhender scientifiquement l’identité nationale. Mais je demeurais persuadée, au regard de l’actualité du sujet, qu’il était capital d’en fournir une étude juridique. Au final, ce sujet de thèse, par sa sensibilité, a été difficile à traiter, mais également extrêmement passionnant !

Suite de l’interview mercredi prochain

Propos recueillis par Stamatina Xefteri

Vous pouvez trouvez ci-dessous la couverture et le sommaire de la thèse de Mme Laithier:

Couverture

Sommaire

2 réflexions sur “Intégration et préservation de l’identité nationale dans l’Union européenne, Lucie LAITHIER (partie I)

  1. Cet article et la thèse dont il s’agit sont très intéressants et de grande actualité. Pouvez-vous me dire si la thèse a été publiée?
    merci beaucoup

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    1. Madame Spiliotopoulos, en vous remerciant de votre intérêt, nous tenons à préciser que la thèse de Mme Laithier n’est pas encore publiée, mais elle envisage de la publier prochainement.

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