Plaidoyer pour le travail éditorial et la publication en Open Access par Francesca Musiani

« Si on avait un éditeur, tu ne devrais pas t’en charger, » me dit il y a quelques jours une amie et collègue avec qui j’achève actuellement la coordination du prochain numéro de la revue RESET – Recherches en sciences sociales sur Internet, hébergée sur le portail de revues en libre accès Revues.org. Elle fait ici référence aux opérations de formatage et de mise en ligne des articles composant le numéro, opérations dont je suis en train de me charger directement par le biais de l’outil d’édition électronique Lodel et avec l’aide de plusieurs membres du comité de rédaction de la revue. Mon amie, qui vient de son côté de lancer une revue éditée en accès restreint sous l’égide du groupe Routledge/Taylor and Francis et possédant un Editorial Manager en ligne, rigoureusement « copyrighté » à son tour, a sans doute raison sur le fait qu’elle et ses co-responsables de revue n’auront pas à passer de temps sur le formatage et la publication des articles soumis à leur revue.

Pourtant, sa remarque m’a fait repenser encore une fois, comme je l’ai fait à des nombreuses reprises au cours des dernières années, aux réalités de l’open access et des accès propriétaires qu’une telle dichotomie implique et donne pour acquis. Pourquoi le libre accès aux productions scientifiques devrait-il être associé – dans la tête de plusieurs chercheurs ainsi que, hélas, des agences et des institutions qui en évaluent les carrières – avec le bricolage, l’incertain, la charge supplémentaire et ingrate de travail, et les revues en accès propriétaire avec la stabilité, le travail éditorial garanti et propre, l’impact factor élevé, la reconnaissance établie ? Alors qu’on pourrait tout aussi bien, et à tout aussi juste titre, associer l’Open Access à la mise à disposition libre, immédiate et sans clivages économiques et culturels de la connaissance la plus innovante, et l’accès propriétaire à la recherche payée deux fois – à la source et lors de la circulation –, aux contenus répétitifs et standardisés, aux cercles vicieux de la citation d’élite ?

Il y a tout cela dans l’Open Access, et il y a tout cela dans l’accès propriétaire. Mais les temps sont mûrs, avec les possibilités offertes par Internet (oui, cette évidence n’a jamais été à la fois si évidente et si vraie), pour qu’on cherche à dépasser ces dichotomies rigides, dans un sens ou dans l’autre, et discuter les différentes modalités de l’Open Access comme une véritable alternative possible pour toutes les professions qui impliquent une circulation de la parole et de la pensée – non pas seulement pour les idéalistes bricoleurs de l’édition. Ce n’est pas facile pour plusieurs raisons. D’un côté, parce que l’Open Access ne se réduit pas à moi qui utilise Lodel pour mettre en ligne mon numéro de revue. C’est un monde naissant, varié avec notamment une quantité d’acteurs qui ont pour modèle d’affaires de faire retomber les coûts de la liberté de circulation de la connaissance sur les auteurs eux-mêmes, voir leurs institutions, en substituant ce moment à celui du ‘deuxième paiement’ de la recherche, mais en ne modifiant pas fondamentalement qui en paie le prix. De l’autre côté, tout un système d’évaluation des carrières des chercheurs repose encore fondamentalement sur la dépendance à des grands acteurs de l’accès propriétaire, et sur les métriques de ‘valeur’ des articles strictement liées aux index d’impact qui en sont aussi dépendants.

Mais doit-on encore, en 2016, déléguer la circulation (ou pas) de nos idées et de nos travaux de recherche à Elsevier, qui cherche à breveter le système de relecture par les pairs ? Après avoir créé, cherché nos financements et nos résultats, écrit, relu ? Je crois sincèrement que cela fait partie de notre mission de chercheurs dans le public de faire, chacun à notre échelle, quelque chose pour que soit pris en compte — dans nos pratiques de recherche et dans leur évaluation — un Open Access sérieux, durable, propre, géré par qui crée et valide la connaissance, et qui a obtenu des financements publics pour pouvoir la produire. Toutes les options sont permises, des éditeurs coopératifs, aux comités de rédaction réunis en association, au soutien de plusieurs institutions réunies en consortium. Il ne faut pas grand-chose : on fait « déjà » à de nombreux égards du travail d’édition qu’on pourrait considérer gratuit, ou plus correctement, qu’on fait parce qu’on le considère comme une partie de notre mission, de notre ‘job description’. Pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de ce chemin ?

Je suis chargée de recherche au CNRS. J’ai le double privilège d’un emploi stable dans un monde de la recherche qui en propose un nombre toujours plus réduit, et d’une grande liberté de pensée, de gestion et d’organisation d’un travail que j’aime. Ceux qui me connaisse un peu savent qu’une telle situation de privilège ne me fait pas travailler moins que la norme. Plutôt le contraire (et je ne suis certes pas la seule dans ma situation : c’est beau de faire ce qu’on aime). Or, depuis plusieurs années, même avant mon entrée au CNRS, je consacre une partie importante de mon temps au travail éditorial et de publication dans des revues open access, gérées soit par des fondations, soit par des collectifs de chercheurs : comme par exemple, RESET, Tecnoscienza et le Journal of Peer Production. C’est possible. C’est enrichissant. Cela permet d’acquérir des compétences et d’avoir une liberté de ton et de contenu rare, sans rien sacrifier de la rigueur nécessaire à un processus de relecture scientifique et formelle. Et oui, il y a aussi des moments d’irritation, quand le serveur qui héberge la revue reste inaccessible après une panne sans qu’on puisse déléguer clairement à une personne la responsabilité de le restaurer, ou quand un auteur n’a pas formaté une bibliographie et qu’il faut le faire à sa place. Mais le résultat final est le plus souvent tout aussi bon, et parfois plus intéressant, que ce qu’on peut voir dans les revues établies et derrière un ‘paywall’.

Ce n’est que par la pratique – la très bonne pratique, mise en œuvre par une masse critique de chercheurs – que ces modèles pourront co-exister avec les autres, voire trouver pleinement leur place et démarrer le cercle vertueux de la reconnaissance et de l’attribution de légitimité, pour espérer un jour devenir dominants. Que ceux et celles qui ‘peuvent se le permettre’ ouvrent la voie – c’est plus facile et sûr de prendre un autobus dans la nuit s’il y a déjà quelqu’un à bord.

p7090031Francesca Musiani est chargée de recherche au CNRS, Institut des sciences de la communication (ISCC-CNRS/Paris-Sorbonne/UPMC), chercheuse associée au Centre de sociologie de l’innovation de MINES ParisTech-PSL. Elle est rédactrice académique pour l’Internet Policy Review et membre des comités de rédaction de plusieurs revues en accès libre.

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