Le regard d’Elias Deutscher sur l’Open Acces, interview part. 3

Que pensez-vous des initiatives législatives cherchant à promouvoir l’open acces en Europe ?

Personnellement, je suis impressionné par le nombre d’initiatives. Il est intéressant d’observer que le paradigme du libre accès a évolué au cours de ces dernières années. Ce sont des ONG, comme l’Open Society Institute associé à George Soros, et plusieurs universités qui ont pour la première fois fait référence au concept de libre accès à travers la Déclaration de Budapest en 2002 et la Déclaration de Berlin de 2003. Cependant, depuis quelques années, le principe de libre accès est aussi, de plus en plus, pris en considération par les gouvernements nationaux et l’Union Européenne qui essayent de le placer au centre de leurs politiques de recherche.

Cette prise de conscience de la part du législateur national et européen constitue un développement positif pour plusieurs raisons. D’abord, il est important que les politiques de recherche tiennent compte de l’impact des nouvelles technologies et notamment de la révolution liée aux méga-données (« Big Data ») sur la recherche scientifique et sur la diffusion de la connaissance. En effet, le libre accès représente un potentiel extraordinaire en termes de progrès scientifique. De plus, il peut aussi contribuer à une nouvelle forme de croissance économique fondée sur le numérique, l’innovation et la science.

En outre, le libre accès garantit aussi une certaine égalité des chances dans le monde de la recherche. Pour prendre un exemple concret : aujourd’hui l’accès d’un doctorant en droit à des sources de recherche dépend souvent des ressources financières de l’université et de la bibliothèque à laquelle il est associé. Car ce sont surtout les bibliothèques universitaires qui paient pour les abonnements aux revues académiques et aux bases de données. Ceci n’est pas le cas pour des bases de données ou revues en libre accès, grâce auxquelles les chercheurs peuvent simplement accéder à la recherche publiée en téléchargeant des articles indépendamment de leurs propres ressources ou celles de leur institut de recherche.

Pourtant, le principe du libre accès soulève aussi certains défis. En effet, à une époque où tout le monde peut publier, la question de la qualité revêt de plus en plus d’importance. Aujourd’hui un chercheur est confronté à une quantité massive de sources et de publications et je pense qu’il devient de plus en plus important d’acquérir des compétences pour maîtriser ce nombre élevé de sources et pour déterminer leur qualité. Dans ce contexte, le processus d’évaluation par les pairs joue un rôle important en tant que garant de la qualité. Il propose une évaluation des publications qui permet aux chercheurs d’avoir des points de référence en termes de qualité dans la masse des sources et données à laquelle il est confronté.

De plus, les initiatives pour le libre accès engendrent aussi des évolutions discutables. Ainsi, le Conseil « Compétitivité » de l’Union Européenne, a récemment recommandé d’introduire des classements qui analysent l’impact concret d’un projet scientifique sur la société et l’économie. Cette tendance à mesurer l’impact de toute publication académique et projet de recherche, risque de causer un changement d’incitations au sein du monde de la recherche, notamment dans le cas où le financement (public et privé) sera exclusivement basé sur son impact sociétal et économique. Une telle évolution réduira la diversité de la recherche, en droit comme dans les autres matières, en privilégiant des sujets ou projets dont l’impact positif sur la société et l’économie est immédiat, au détriment des projets de long-terme dont l’impact est moins immédiat ou évident.

Quel est ou que devrait être le meilleur modèle pour l’open access ( la voie verte, la voie dorée …)?

La voie dorée, c’est à dire la publication dans une revue comme EJLS ou une base de données en libre accès, a plusieurs avantages. D’un côté, elle garantit l’accès immédiat aux articles publiés et, par conséquent, facilite la diffusion de la recherche. Ainsi, toute personne intéressée peut télécharger, partager et réutiliser l’article pour sa propre recherche. D’un autre côté, la publication dans une revue en libre accès permet aussi une plus grande visibilité aux auteurs et rend accessible leur recherche à un public plus important que la voie verte. Ainsi, la voie dorée contribue plus à la dissémination de la connaissance et peut augmenter l’impact des publications académiques.

En même temps, le modèle de la voie dorée soulève aussi beaucoup de défis notamment en termes de financement des revues académiques. Dans ce modèle les coûts de publication ne sont pas assumés par le lectorat, mais par les associations, institutions, maisons d’éditions ou universités qui publient la revue. Une revue comme EJLS peut maintenir ce modèle notamment grâce au soutien institutionnel et financier du département de droit de l’Institut Universitaire Européen de Florence et grâce à l’engagement bénévole de ses éditeurs.

C’est pourquoi, la voie verte constitue une solution de compromis qui permet de réconcilier le besoin de financement des revues avec le principe du libre accès. Ce modèle consiste en la publication dans une revue financée sur la base d’abonnements qui autorise les auteurs d’auto-archiver leurs articles dans une base de données ou archive en libre accès. En fonction de la politique de la revue, l’auto-archivage peut avoir lieu soit en même temps que la publication de l’article par la revue, soit après une période d’embargo temporaire. Ainsi, la voie verte ou d’autres modèles qui permettent aux revues de récupérer les coûts liés à la publication d’un article (par exemple le modèle de ‘frais de publication’) constituent des alternatives importantes qui peuvent faciliter la transition vers une recherche entièrement fondée sur le libre accès. Elles permettent notamment aux revues et aux maisons d’édition de s’adapter aux exigences du paradigme du libre accès et de développer des modes de financement durables.

En effet, d’après moi, le développement d’un mode de financement durable et équitable de la recherche et de la publication académique constitue l’un des défis qui va continuer de jouer un rôle important pour la réflexion sur le libre accès dans les prochaines années.

eliasElias Deutscher a commencé ses études dans une filière de double-diplôme (Licence et Master) franco-allemand en matière de « Gouvernance européenne et internationale» à SciencesPo Lille et à l’Université de Münster. Pendant ce cursus, il a également suivi un programme de droit à distance de l’Université Lille 2. Ensuite, Elias a poursuivi ses études au Collège d’Europe à Bruges où il a obtenu un Master (LL.M.) en droit européen. Depuis 2014, Elias est doctorant en droit à l’Institut Universitaire Européen à Florence où il écrit une thèse sur le lien entre le droit de la concurrence et la démocratie. Depuis 2014, il est membre de l’équipe éditoriale de la revue juridique « European Journal of Legal Studies » (EJLS). Depuis un an, il assume le poste de rédacteur en chef d’EJLS.

 

Revoir:

  • la première partie de l’interview où Elias Deutscher évoque les objectifs et le fonctionnement de la revue académique EJLS
  • La deuxième partie de l’interview où Elias Deutscher évoque sa fonction de redacteur en chef à EJLS

Une réflexion sur “Le regard d’Elias Deutscher sur l’Open Acces, interview part. 3

  1. Le libre accès garantit une certaine égalité des chances dans le monde de la recherche? On peut en effet l’affirmer sur la base de l’exemple du doctorant cité dans l’article, cependant sous réserve que la diffusion des résultats de la recherche emprunte la voie verte, ou que les frais de publication si on est dans la voie dorée soient modestes, pour que tous les auteurs (par l’intermédiaire de leurs institutions) puissent s’offrir le privilège de payer des frais de publication. Dans les sciences de la matière et la médecine, on observe cependant des frais de publication qui peuvent atteindre 4000 dollars voire plus par article. Seuls donc les pays les plus riches et à l’intérieur de ceux-ci les institutions les mieux dotées pourront payer de telles sommes pour diffuser leurs travaux de recherche, ce qui introduit par une autre porte une sorte d’inégalité des chances. Les frais de publication dans l’option de la voie dorée doivent rester très bas si on veut qu’elle reste accessible aux auteurs du monde entier et aux auteurs de toutes les institutions à l’intérieur d’un territoire national. La voie verte reste par ailleurs une véritable opportunité pour les auteurs à laquelle l’article 30 de la loi République numérique a ouvert de nouvelles perspectives.

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