Entre indifférence et inimitié : la construction européenne égarée dans la carte de Tendre, par Jean-Christophe Barbato

Jacques Delors l’avait bien dit : on ne tombe pas amoureux d’un marché unique. Brexit, montée des partis europhobes : c’est désormais toute la construction européenne qui ne suscite plus l’amour. Les institutions ne maitrisent pas l’art de plaire et, à ce titre, elles seraient sans doute bien avisées de recourir à la carte de Tendre. Cette topographie élaborée par Mme de Scudéry décrit les étapes et les conduites de la pratique amoureuse. Partant de la ville de la nouvelle amitié, le voyageur doit atteindre la ville de Tendre en évitant de s’échouer dans la mer d’Inimitié ou de se noyer dans le lac d’Indifférence ; deux mauvaises eaux entre lesquelles oscille une part grandissante de la population européenne.

Pour se rendre à Tendre, il existe trois voies possibles : Tendre sur Inclination, Tendre sur Reconnaissance et Tendre sur Estime.

La première, la plus rapide, consiste à se laisser emporter sur le fleuve de l’Inclination. Préciosité oblige, l’auteur d’Artamène ou le Grand Cyrus déconseille cette voie car, c’est celle des passions et du triomphe de la chair sur l’esprit. Chacun jugera de la pertinence du propos en matières de relations humaines mais, en revanche, il s’avère loin d’être ridicule sur le plan de la construction institutionnelle et politique. Robert Schuman l’avait bien dit : «L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait ». Impossible de construire un ensemble pérenne sans assises matérielles et spirituelles solides. Autrement dit, céder à l’inclination du moment et vouloir passer immédiatement au stade fédéral n’est pas une solution. Cela ne l’était pas en 1950, cela ne l’est pas plus aujourd’hui. L’Europe n’a pas suffisamment conquis les cœurs et les esprits pour que ses peuples acceptent une union plus étroite.

Il faut donc continuer à construire l’Europe patiemment, y compris en acceptant que tous les Etats n’avancent plus des mêmes petits pas. Selon Mme de Scudéry deux chemins permettent d’aboutir à une relation stable: Tendre sur Reconnaissance et Tendre sur Estime.

Le premier repose sur l’idée que les bienfaits prodigués sont censés, en retour, susciter un attachement. Pour l’Union européenne, la terminologie contemporaine, moins élégante, se réfère à une légitimité par outputs. Le XVIIème préfère évoquer le passage par Petits soins et Grands services. Sur ce plan, la construction européenne a apporté à ses populations des bénéfices assez extraordinaires dont les plus notables sont certainement la paix, la prospérité, l’octroi d’un ensemble de nouveaux droits, notamment ceux attachés aux libertés de circulation, un accroissement des garanties environnementales, une diffusion et une consolidation des droits fondamentaux, de la démocratie et de l’Etat de droit. Pour autant, ce n’est pas suffisant pour faire taire l’insatisfaction. Ses causes sont multiples, deux d’entre elles seront ici évoquées. Premièrement, ces nouveaux droits, considérés trop souvent comme émanant d’une source étrangère, ont généré de nouvelles contraintes mal perçues. Ils ont aussi remis en causes des règles nationales connues et pratiquées avec l’effet négatif que cela implique. Deuxièmement, et c’est certainement une des raisons les plus décisives, les institutions n’arrivent pas à communiquer avec les populations et s’avèrent dans l’incapacité d’expliquer clairement leur fonctionnement et les motifs de leurs actions voire même d’employer un langage compréhensible pour le plus grand nombre. Le message est d’autant plus difficile à faire passer qu’il est en permanence brouillé par les Etats et que les médias nationaux ne connaissent pas ou ne s’intéressent que peu à l’Europe. Finalement, il n’y a souvent que les carences et les échecs européens qui sont mis en avant. Cela ne signifie pas qu’un langage plus clair et mieux transmis permettrait de séduire à coup sûr mais il contribuerait au moins à dissiper bien des confusions. En tout état de cause, la reconnaissance ne peut s’appuyer sur des bienfaits inconnus. De telles conditions sont également peu propices pour attirer l’Estime.

C’est pourtant, selon Mme de Scudéry, le second chemin qui peut être emprunté. Il s’agit alors plutôt d’une question d’image, de proximité et, pour tout dire, de création d’un monde commun. Vers galants et les billets doux sont les instruments privilégiés par le Grand siècle. Ils sont difficilement transposables tels quels au niveau de la construction européenne. En revanche, l’idée selon laquelle l’attachement voire l’amour naissent d’un sentiment de proximité et de communauté s’avère pleinement pertinente. Pour faire naître ce sentiment, l’Union se revendique comme une communauté de valeurs (notamment droits fondamentaux, Etat de droit, démocratie) fondatrices et partagées. Les instruments au service de leur défense sont peu efficaces ; surtout, il est patent qu’elles ont bien du mal à susciter l’adhésion. Nécessaire à l’évidence, l’invocation des valeurs n’est pas suffisante.

L’affectio societatis doit être cherchée ailleurs et la culture constitue un élément pertinent de réponse. Elle permet de construire une narration commune, de mettre en lumière les éléments de continuité, d’unité par-delà les différences. En créant une « communauté imaginée » , elle est de nature à faire prendre conscience aux individus de leur appartenance à un ensemble commun. Elle contribue ainsi à la conquête des cœurs et des esprits indispensable à toute ambition politique. Le Conseil et le Parlement reconnaissaient d’ailleurs que la pleine adhésion et la pleine participation des citoyens à l’intégration européenne supposent notamment que l’on mette en évidence leurs racines culturelles communes.

L’importance reconnue à la culture ne se traduit cependant pas au niveau des instruments mis à disposition de l’Union européenne. La compétence culturelle de l’article 167 TFUE relève de la catégorie des compétences d’appui, de coordination et de complément. Il en va de même de la compétence industrielle qui lui permet d’intervenir dans le domaine de l’audiovisuel. A ce titre, les harmonisations sont interdites et l’Union cantonnée à jouer les seconds rôles. Son action souffre également d’une faiblesse budgétaire régulièrement dénoncée par le Parlement européen et qui n’épargne pas l’actuel programme culturel, Europe créative.

Sur le fond, et conformément aux lignes directrices prévues par le traité, l’Union européenne s’efforce simultanément de promouvoir les cultures nationales et locales tout en mettant en avant l’héritage culturel commun. Sa stratégie consiste à aider la création et à faire circuler les œuvres, les artistes et les publics de manière à confronter les imaginaires, les histoires afin de mieux faire connaître les cultures européennes à chacun et aussi de montrer aux individus ce qu’ils ont en partage. Une telle stratégie repose sur une conception de l’identité et des cultures qui prévient tout danger de repli. Elle promeut une logique de pluri-appartenances, nationales ET européennes (par exemple), et l’expérience de l’altérité. Toutefois, la balance de l’action culturelle européenne penche trop du côté de la diversité et pas assez vers l’unité et peine parfois à mettre en lumière le commun. Elle a néanmoins connu quelques inflexions en ce sens notamment avec la mise en place du label du patrimoine européen. Cette voie mériterait d’être beaucoup plus privilégiée.

A défaut de pouvoir recommencer par la culture, il est toujours temps de réorienter l’action de l’Union en la matière et d’en renforcer les moyens. C’est là une des solutions efficaces pour prévenir des égarements qui n’ont rien de sympathiques.

Sur la carte de Tendre, le voyageur arrivé à destination s’embarque sur la « mer dangereuse » afin d’atteindre des « terres inconnues ». Si Mme de Scudery songeait à une union, il ne s’agissait pas à l’évidence d’une union politique. Pour autant, transposée hors d’un contexte galant, cette carte s’avère là encore pertinente. Le 9 mai 1950 alors qu’il sortait du Salon de l’horloge, un journaliste avait demandé à Robert Schuman : « c’est un saut dans l’inconnu Oui c’est exactement ça » avait répliqué le ministre français des affaires étrangères. Soixante ans après, la réponse reste d’actualité et donc l’espoir toujours permis.

Jean-Christophe Barbato, Professeur à l’Université de Nantes, Chaire Jean Monnet.

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