Introduction: notions essentielles sur l’économie collaborative, par Vassilis Hatzopoulos

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“L’avènement de l’économie collaborative, associé à l’intelligence artificielle, le big data et l’impression en 3D, constitue une sorte de quatrième révolution industrielle”.[1] Cependant l’économie collaborative ou de partage est plus qu’un modèle économique, c’est aussi un phénomène culturel et social incarnant l’essor de l’individu contre les institutions et les intermédiaires. L’apparition de l’économie collaborative couve depuis des décennies et trouve ses racines dans des facteurs technologiques, sociétaux et économiques.

Pourquoi l’économie collaborative émerge-t-elle maintenant ?

Au moins trois facteurs ont favorisé le développement rapide de l’économie collaborative ces dernières années:

Technologique : les avancées des technologies digitales, telles l’internet des objets (Internet of Things), les réseaux 5G, l’informatique en nuage (cloud computing), l’analyse des données et la robotique ; l’utilisation intensive d’appareils mobiles équipés d’applications élaborées et de la géolocalisation en temps réel ; le développement de méthodes et plateformes fiables de paiement en ligne ; ainsi que la propagation massive des réseaux sociaux, et avec eux la culture du partage (informations, photos, localisation, etc.).

Sociétal : l’urbanisation produit une masse critique d’offre et de demande, alors que l’accès partagé aux biens et services apparaît comme une réaction raisonnable face au matérialisme et à la surconsommation, aussi un moyen de « connecter les gens ». La « servification » de l’économie – c’est à dire le phénomène par lequel biens et services sont de plus en plus entremêlés, offrant de nouvelles « expériences » sophistiquées – s’expriment fortement en économie collaborative.

Économique : la crise financière globale et la montée du chômage ont créé un besoin de flexibilité et de monétisation des ressources inactives ; le fait de partager – à l’aide notamment des plateformes – réduit les capacités inutilisées. Celles-ci peuvent prendre la forme de biens sous-utilisés (par exemple : une perceuse électrique est utilisée 13 minutes par an, et inutilisée le reste du temps), de temps libre ou encore de compétences.

Qu’est-ce que l’économie collaborative ?

Un premier problème de définition, particulièrement d’actualité au vu de la professionnalisation croissante des personnes offrant des services sur les plateformes, est l’utilisation de du terme « de partage ». En effet, vu la valeur économique acquise par certaines plateformes[2], le terme « de partage » a été qualifié de fausse appellation, employée pour masquer la nature essentiellement commerciale de leur activité, alors que « c’est un truisme évident que peu, voir aucun, véritable partage n’a lieu dans ‘l’économie de partage’».[3] Bien qu’une distinction entre la nature commerciale ou non-commerciale de l’activité puisse se justifier au moment où l’on discutera des règles à adopter pour chacune des catégories, à présent, s’agissant de donner une définition, il serait contre-intuitif d’en exclure toutes ces activités qui ont un vrai but et de la valeur économique. Par conséquent le terme économie « collaborative » est préférable à « économie du partage », en considérant que la seconde est une sous-division de la première.

Même en se basant sur les suppositions précédentes, les définitions de l’économie collaborative varient considérablement : certaines insistent sur l’intermédiation des plateformes, d’autres sur la facilitation des interactions entre pairs, d’autres encore sur l’absence de transfert de propriété. En prenant en compte la définition donnée par la Commission dans son Agenda européen pour l’économie collaborative de 2016,[4] le terme « économie collaborative » comprend les plateformes d’économie collaborative stricto sensu, qui facilitent a) l’accès par opposition au transfert de propriété et b) la conclusion d’une transaction (un contrat) entre deux autres parties (donc une relation tripartite), et où c) les parties sont principalement – mais pas exclusivement – des pairs.

Quelles sont ses caractéristiques principales?

a) Des marchés multi-faces dominés par les plateformes en ligne

L’économie collaborative devient réalité grâce au rôle connecteur des plateformes en ligne. Par définition, celles-ci opèrent dans des marchés multi-faces – c’est à dire des marchés où « a) deux ou plusieurs groupes de consommateurs, b) qui ont besoin les uns des autres, c) mais ne peuvent pas capter la valeur de leur intérêt commun par eux-mêmes, et d) se fient au catalyseur (la plateforme) pour faciliter les transactions créatrices de valeurs entre eux ».[5] Ou encore, d’un point de vue économique, quand « la plateforme peut affecter le volume de transactions en prélevant plus d’un côté du marché tout en réduisant de façon équivalente le prix à payer par l’autre côté ».[6] Les centres commerciaux, les bourses et les cartes de crédit sont des exemples de marchés multi-faces.

Une des principales caractéristiques des marchés multi-faces est le fait qu’ils produisent des effets de réseau ou des externalités : les besoins et demandes d’un côté du marché sont (généralement) liés aux besoins et demandes des utilisateurs de l’autre côté du marché ; à la plateforme d’internaliser ces externalités, essentiellement en arbitrant les prix fixés pour chaque groupe d’utilisateurs, afin d’obtenir le meilleur équilibre entre des groupes d’utilisateurs interdépendants.

Cela permet à la plateforme d’atteindre une masse critique d’utilisateurs afin de remplir efficacement son rôle de connecteur ; celle-ci jouant le rôle d’intermédiaire et créant de la valeur en connectant des groupes distincts d’utilisateurs et en réduisant les coûts de transaction entre eux.

Les mises en contact (matching) sont assurées par l’utilisation d’algorithmes produisant des classements de recherche et des recommandations ajustées aux préférences des utilisateurs. Afin de produire un maximum de résultats permettant d’établir des correspondances, d’améliorer l’expérience des usagers, et de réduire les coûts de transaction, les plateformes procèdent au profilage de chaque utilisateur grâce aux données collectées, achetées ou autrement acquises sur leurs préférences. Par conséquent, les données – tant personnelles que de masse (big data) – sont essentielles pour les plateformes.

b) Rendre possibles les transactions peer to peer (P2P)

Tout en étant ouverte aux professionnels pour la promotion de leurs biens et services, l’économie collaborative se distingue en permettant aux non-professionnels d’accéder eux aussi au marché et d’offrir des biens et services qui autrement seraient restés inexploités – donc des capacités inactives. Ces « consommateurs-producteurs » sont aussi appelés des « prosommateurs».

c) Quand le transfert de propriété est remplacé par l’accessibilité

Un élément central de l’économie collaborative est le fait que les usagers acquièrent rarement (ou pas du tout – selon la définition donnée à l’économie collaborative) la propriété des biens ; ils recherchent plutôt la jouissance temporaire des biens, ou plus souvent des services. Ainsi les biens de valeur ou de luxe deviennent accessibles, et une utilisation plus effective des ressources est possible. En ce sens, l’économie collaborative représente un complément innovant à l’économie de production : une économie fondée sur l’utilisation, participant à la « servification» de l’économie.

d) De l’importance de l’autorégulation par la côte de réputation

La côte de réputation (notation) est le moyen par lequel les plateformes collaboratives convainquent de parfaits inconnus de se faire confiance et de partager leurs voitures, chambres, canapés et lits. Ce système d’évaluation entre pairs a été particulièrement utile à l’économie collaborative, en diminuant les risques inhérents liés aux transactions entre inconnus, en dépassant les mécanismes de réputation des entreprises, et en augmentant la confiance entre usagers.

Quels secteurs de marché?

Transports : Uber, Lyft, et d’autres offrent un service de conduite urbaine (vers une destination choisie par l’utilisateur), tandis que Blablacar est une plateforme de co-voiturage (l’utilisateur partage un voyage vers une destination que le conducteur allait rejoindre de toute manière) pour les trajets péri-urbains. Turo et Getaround permettent aux propriétaires de voiture d’offrir leurs véhicules en location de courte durée, tandis que Zimride connecte les personnes d’une même école, université, entreprise, etc qui peuvent partager un trajet depuis ou vers le même endroit.

Hébergement : Airbnb, Homeway, VRBO, Wimdu, etc permettent aux individus de devenir entrepreneurs en offrant à leurs pairs une partie ou la totalité de leur logement pour une période limitée. Les tarifs sont déterminés par les hôtes (fournisseurs), les plateformes prélevant des frais sur la transaction (sur un seul ou les deux côtés du marché – voir plus haut l’analyse des marchés multi-face). En même temps les plateformes de « réel » partage telles Couchsurfing, ou d’échange de logements comme HomeExchange, promeuvent l’hébergement à court terme chez des particuliers (ou juste sur le canapé), sans paiement d’un hébergement en tant que tel mais d’une cotisation de membre.

Travail indépendant (freelance) : l’économie collaborative – aussi appelée « économie des petits boulots » – offre aux chômeurs ou sous-employés l’opportunité de faire fructifier leur travail. Les « crowdworkers » peuvent entreprendre une multitude de tâches ou services proposés en ligne, tels l’écriture, le design de logos, ou la traduction de documents sur des plateformes comme Fiverr, MechanicalTurk, Upwork et Freelancer ; alternativement ils peuvent effectuer à un niveau local des courses ou exécuter des tâches hors-ligne, tels que garder des chiens sur DogVacay, assembler des meubles sur AskforTask ou arroser la pelouse du voisin sur Taskrabbit. En même temps, des plateformes de “réel” partage telles Skillharbour agissent comme “banque de temps”, facilitant l’échange de services entre pairs dans une relation non-monétaire : les individus peuvent mettre en commun et échanger du temps et des compétences en contournant l’argent comme mesure de valeur.

Finance : les plateformes collaboratives s’occupent aussi de services financiers, comme le financement participatif (crowdfunding), levées de fonds, prêts, investissement, devises virtuelles, etc – le plus populaire étant le financement participatif. Les plateformes de crowdfunding (comme Kickstarter et Indiegogo) facilitent la levée de fonds par contributions par le biais d’une campagne visant au financement d’un projet, initiative ou idée. Le crowdfunding est utilisé pour financer aussi bien des initiatives entrepreneuriales, artistiques ou créatives, que des projets sociaux orientés vers la communauté.

Secteurs en développement : Fon et Open Garden permettent aux pairs de partager le wi-fi, tandis que des plateformes comme Mosaic and SunShare mettent en relation des particuliers possédant des panneaux solaires avec des fournisseurs d’énergie pour collaborer sur l’installation de panneaux solaires au sein des communautés, et Vandebron permet aux consommateurs au Pays-Bas d’acheter de l’énergie directement auprès de petits producteurs indépendants comme des fermiers possédant des éoliennes ou des panneaux solaires. De son côté Heal met en relation des patients et des médecins faisant des visites à domicile à la demande, Care connecte des familles avec des aidants fournissant un soin aux adultes et séniors, ou un soin à l’enfant, Cohealo promeut le partage d’équipement médical entre centres médicaux, PatientsLikeMe connecte des patients qui partagent leurs expériences, Spuce fournit de la télé-médecine, Eaze facilite la livraison de marijuana médicale, Uber (UberHealth) livre occasionnellement des paquets « bien être » et des vaccins contre la grippe gratuits administrés par des infirmiers.

La semaine prochaine : Qui fait quoi dans l’économie collaborative ?

ΧΑΤΖΟΠΟΥΛΟΣ ΒΑΣΙΛΗΣ

Vassilis Hatzopoulos, est professeur de droit et politiques de l’UE à l’Université Panteion d’Athènes, Professeur visiteur au Collège d’Europe, Bruges et Professeur visiteur honoraire à l’Université de Nottingham, Avocat au Barreau d’Athènes. Grand spécialiste de droit européen, il est notamment l’auteur du premier ouvrage de référence sur l’économie collaborative, The Collaborative Economy and EU Law, Oxford, Hart, 2018

 


[1] K Schwab, ‘The Fourth Industrial Revolution: What It Means and How to Respond’ Foreign Affairs (12 décembre 2015).

[2] En décembre 2015 Uber était évalué à 62.5 milliards de dollars US, tandis qu’au mois de novembre de la même année AirBnB était évalué à 25.5 milliards de dollars US ; il est aussi intéressant de noter que les industries traditionnelles ont massivement investi dans les plateformes de « partage » ; ainsi General Motors a investi plus de 500 millions de dollars US dans Lyft, le concurrent d’Uber, et Expedia a racheté HomeAway, le concurrent d’AirBnB, pour 3.9 milliards de dollars – v. US Federal Trade Commission (FTC) Staff Report, ‘The “Sharing” Economy: Issues Facing Platforms, Participants and Regulators’ (2016) 12 available at http://www.ftc.gov/reports/sharing-economy-issues-facing-platforms-participants-regulators-federal-trade-commission.

[3] J Infranca, ‘Intermediary Institutions and the Sharing Economy’ (2016) 90 Tulane Law Review Online 29, 30.

[4] Communication from the Commission, ‘A European Agenda for the collaborative economy’ COM(2016) 356 final

[5]Evans and Schmalenese, ‘The Antitrust Analysis of Multi-sided Platform Businesses’ (2012)7.

[6]Rochet and Tirole, ‘Two-Sided Markets: A Progress Report’ (2006) 648.

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